C O R P S - S O N O R E
Entretien avec Claire Serres par Michèle Meunier
Revue AREA printemps-été 2019

M.M
Quelle a été votre formation ?

C.S
On a plusieurs formations dans la vie, mais dans la mienne, la plus institutionnelle, c’est celle de l’école d’arts décoratifs à Strasbourg après le lycée, un parcours commun à beaucoup d’artistes de ma génération, cependant pendant mon adolescence j’ai étudié au conservatoire de musique, particulièrement l’opéra ; lorsque je suis entrée aux arts déco, je me suis vite dirigée vers un travail du son. Il y avait un groupe dans l’école qui travaillait autour de la radiophonie lorsque je suis arrivée, un groupe travaillant autour de l’expérimentation sonore, mélangeant le corps, la voix, l’enregistrement, la radio, et j’ai donc travaillé là-dessus. Même si je viens de l’art visuel de façon culturelle, mon intérêt a toujours été porté par le son, la musique. Au conservatoire j’ai continué, et j’ai étudié l’acoustique et j’ai naturellement beaucoup travaillé le rapport à l’espace, à comprendre comment le son se développe physiquement, ce qui m’a permis d’être indépendante au niveau de ma technique.

M.M
Et actuellement ?

C.S
Aujourd’hui je laisse un peu de côté la technique, et je reviens au corps et à la voix acoustique physique. L’école d’art m’a permis d’ouvrir mes champs sur les plans techniques et culturels, ouvrir les champs de l’histoire de l’art, de rencontrer plein de gens super…et maintenant je suis en train de laisser ou de perdre ce que j’ai acquis. La formation est toujours en train de jouer.

M.M On détricote pour mieux tricoter ?

C.S
C’est le travail artistique, c’est de l’ordre de la pratique, on est comme une grosse éponge, on mange beaucoup, puis ensuite on ressert des désirs, des postures dans une vie de femme, de jeune femme, il reste un certain nombre de choses…en explorant le corps sonore. Je travaille aussi à la radio pour gagner ma vie toujours dans l’idée d’être autonome financièrement, pour ne passer mon temps à répondre à des commandes pour des institutions. et ne pas être seulement dans des commandes dans des institutions, j’aime beaucoup le monde de la radiophonie, et particulièrement celui de la radiophonie expérimentale où je me sens plus à l’aise que dans le monde de l’art contemporain. J’ai besoin de savoir dans quel monde je m’inscris.

M.M
A la radio on est dans le présent …

C.S
Oui, dans le présent et le vivant. On acte pour entendre, on rencontre beaucoup de gens, on n’est pas seul, on est dans du bruit, quelque chose qui s’invente. Dans le rapport au son, il y a le rapport au mouvement, à l’écoute, et c’est tout cela qui est au cœur de ma pratique. Après mon école j’ai pratiqué avec un collectif d’artistes qu’on appelait plutôt une plateforme, une façon de vivre en communauté, on a partagé nos savoirs faire à Pez-Corp on était une quinzaine de personnes, dont on a tiré un petit sous groupe de trois personnes, Valentine Siboni, Audrey Gleizes et moi-même« Cabaret hors champ » dédié à la performance. C’est là que j’ai commencé à comprendre ce qui m’intéressait vraiment dans le champ de l’art, avant je testais beaucoup de choses; ça a duré 3 ans, on a performé dans beaucoup de lieux, rencontré différents publics Cela forme à l’autonomie, et permet voir dans quel monde je voulais évoluer.

M.M
Quels types de lieux recherchiez vous ?

C.S
Des lieux hybrides. On a performé dans des anciens cinémas, dans des cabarets, des gymnases, on s’attachait au contexte, le dispositif collectif qu’on a inventé était très lié à l’histoire du lieu, c’est important, c’est comme ça que le corps s’installe dans l’espace. Il y a l’histoire du lieu avec mille filtres, on n’est pas forcément dans quelque chose de littéral. Par exemple pour « Gymnase maximum » on a travaillé sur la discipline du corps... Ca été trois ans d’aventures assez folles et ça s’est terminé en 2016, où là j’ai eu un rejet du collectif.
M.M
La lassitude du groupe ou le besoin de se recentrer sur soi ?

C.S
Il me fallait trouver le courage de faire seule, et finalement j’étais prête à être seule. J’avais compris mon corps collectif, ce qui est important en performance, comme j’avais pratiqué la musique en groupe, avec l’orchestre, en chorale, c’est tout un processus pour y trouver ma place. Maintenant j’ai envie de creuser des choses que je ne peux pas faire avec les autres.

M.M
Alors en travaillant seule, qu’avez vous réussi à développer ?

C.S
En 2016 /2017 je me suis lancée dans un projet, une petite boucle, que j’ai appelé « Cœur boucle cœur » où j’ai pu questionné cette notion de corps sonore, de caisse de résonnance, et j’ai de plus en plus développé ma voix. Dans « Cœur boucle cœur » j’improvise une composition qui s’écrit en direct avec le bruit de mon corps, mes mouvements et ma voix. Je fais aussi sonner l’espace autour, jusqu’à créer une sorte de ritournelle. Pour moi le son vient principalement du corps, de la source présente, en direct. J’ai travaillé sur la notion de ritournelle, d’une chanson qui invente un territoire, ça vient de ce que Deleuze et Guattari dans « Mille plateaux » racontent comment avec le son, avec la voix, d’une façon esthétique, et psychologique, et émotionnelle, on va créer notre territoire propre en chantant. Mais il n’y a pas que Deleuze et Guattari qui nomment la notion de ritournelle, Esma la reine des Tziganes parle aussi de « l’espace du chant » propre à la culture nomade, à l’itinérance. Ce sont des choses très importantes pour moi ces territoires corporels, ces territoires sonores, peut être parce que j’ai une approche féministe là-dessus, je réfléchis aux espaces qui sont libres d’accès, à nos corps colonisés, qu’est-ce qui est possible pour notre corps à nous, car on vit dans une société très sédentaire, sous contrôle, où il y a peu d’espace pour le mouvement et beaucoup de contraintes pour les femmes… Et du coup je ressens la nécessité d’ouvrir avec ma poésie à moi les champs de cette chanson.

M.M
Vous avez pu as pu développer le champ de tes possibilités en étant seule ?

C.S
Avec le collectif j’avais travaillé des choses sur le plan politique, mais là j’ai pu développer des choses sur le plan de l’inconscient et aller plus loin dans le rapport au corps. La performance c’est un grand enjeu et je n’avais pas envie d’exposer des choses dans lesquelles je n’étais pas sûre et maintenant j’ai plus de maturité, j’ai plus la capacité de représenter les choses difficiles à nommer.

M.M
Avant, y avait-il des choses qui vous faisaient peur avec le corps ?
C.S
Bien sûr, dans la représentation d’un corps de femme, il y a toujours des connotations, j’ai toujours été sur des questionnements d’intimité, de sexualité comme beaucoup de performeuses, avec la question du genre aussi, et de la métamorphose , comment on peut changer notre image, notre voix ? Pourquoi je suis dans cette image de femme, de jeune femme ? Je me cachais beaucoup dans le corps collectif, aujourd’hui je me cache moins, j’assume la sensualité, qui est la mienne, la violence, la sexualité qui est présente. Donc autant y aller, pousser l’émotion du plaisir, du désir, ce que je j’acceptais difficilement chez moi et sans problème chez les autres. Ce déverrouillage n’a rien de thérapeutique, c’est surtout une connaissance de soi. Donc ça c’est toute une vie. Il y a un personnage que j’aime beaucoup qui vient de l’opéra baroque, le personnage de Didon, une figure de l’empowerment comme on dit en anglais, une figure de la réappropriation du corps et de l’espace, qui se bat avec les contraintes, une figure de reine qui a fondé Carthage, c’est un personnage qui fait partie de mon histoire choisie et non choisie.

M.M
Avec le sens du tragique ?

C.S
Oui, plus il y aura de tragique et en même temps de burlesque, plus je sais que les émotions seront avec moi.

M.M
Ce que vous faites ce n’est pas seulement pour vous, mais aussi pour un public, donc il y a interaction…

C.S
Il y a des performances qui se passent plus ou moins facilement avec le public, maintenant je suis beaucoup plus sensible à l’écoute, à ce j’amène à un spectateur, avec de la douceur par exemple ; quand j’étais plus jeune j’étais plus radicale, j’ai beaucoup performé dans la rue ou dans des contextes très spécifiques comme par exemple des facs de médecine ou au Grand Palais pendant les « Nuits blanches », là où il y a lutte avec le contexte, avec une part de provocation. Les réactions m’ont appris à travailler. Ce qui est important dans la performance c’est que c’est un langage vivant qui n’arrête pas de se renouveler.

M.M
Vous travaillez beaucoup avant les performances ?

C.S
Je viens repérer le lieu, je travaille avec des clochettes, je regarde si j’ai de la diffusion sonore, si je dois m’amplifier. J’ai besoin d’une lecture du lieu pour savoir si je le comprends. Je travaille dans la pénombre. Après ça j’écris, j’ai une cartographie de l’espace et je réfléchis à là où je laisse le corps du spectateur. Je fais attention à ne pas fermer les yeux, je réduis ma perception visuelle pour que le visuel soit au même étage que le sonore, que la peau, afin d’ouvrir tous les canaux. Il me faut être dans la globalité des sensations et des perceptions, pour que je sache à quel moment l’écriture arrive, que tout soit bien coordonné. Le son n’est pas que de la musique, c’est aussi une perception du corps qui me permets d’écrire plus vite et de me lier d’une façon plus personnelle à ce qui est autour de moi.

M.M
Est- ce qu’il y a des lieux que vous privilégiez ?

C.S
Pas particulièrement car chaque lieu donne une pratique très contextuelle, comme performer au milieu du périphérique ce n’est pas comme sur une scène de théâtre, de même il y a le contexte sociologique, je suis une femme blanche occidentale avec mes privilèges et je joue avec. Les lieux sont pleins de désirs. Le lieu dans lequel j’adore performer c’est le studio, assez confiné et en même temps super confortable, où on peut faire entendre des sons extrêmement légers comme la caresse d’une peau, où le son est diffusé partout, on peut aller très loin dans l’intime de la voix. Mais l’extérieur me stimule, avec la rue où le son s’envole, où je vais travailler ma voix différemment, selon les gens auxquels je vais m’adresser. A l’extérieur il y a plus de contraintes, les gens sont là et il faut bosser avec le flux, le bruit ambiant, il y a un rapport d’actions/ réactions qui est très stimulant, même si c’est fatigant, j’adore ça. J’ai par exemple performé sur le périphérique à la Porte de Montreuil et j’en ai fait une vidéo en duo avec Charlotte Gonzalez. De même internet c’est aussi un lieu.
Je fais aussi de la scène, mais c’est un passage qui me permet de me poser, c’est un processus pour comprendre l’écriture. Je jongle avec les invitations, et j’en refuse certaines. J’aime retourner dans certains lieux comme « La Marbrerie » parce que je l’ai apprivoisé, et que je peux y découvrir de nouvelles possibilités.

M.M
Mais vous travaillez aussi avec une partenaire ?

C.S
Même si je travaille principalement en solitaire, je performe avec une complice, Tatiana Karl Pez, on forme un duo depuis longtemps. Elle a une écriture très différente de la mienne, on travaille en miroir et on parle de ça. Cela fait travailler une autre énergie. C’est aussi un soutien. On improvise et puis on trouve un geste, et les mots suivent.

M.M
Le futur, comment l’envisager ?

C.S
J’aimerais - de façon idéale - garder le plus de liberté possible dans le langage que j’invente, que ma perception /connaissance soit de plus en plus large pour l’ouvrir aux autres. C’est difficile avec les professionnels du monde de l’art qui considèrent que la performance est une forme marginale car elle n’est pas un produit à vendre. Mais il faut que je sois maline par rapport au marché de l’art, j’aimerai résister sans sacrifier mon corps, résister avec plaisir.

Merci Michèle.