E M B R A S S E R - L' I N C O N N U · E * 2020
Texte de Valentine Siboni sur l'installation sonore TERRA INCOGNITA @ exposition Narration.s Lavallée Brussels

Deux enceintes enveloppent un long couloir. Des voix ping-pong d’un bout à l’autre de la pièce. Des voix sans autres artifices qui appellent et qui repoussent par leur douceur et leur monstruosité, par leur silence et leur prise d’espace. Comme une grande vague, Terra Incognita avale et recrache.

Terra incognita est une cartographie sonore. La topographie commence avec un premier cri. Celui-ci à la particularité d’être extrêmement neutre. Il ne véhicule aucune émotion - sans pleur, colère, ni effroi - et n’indique ni âge, ni genre ni espèce. Il annonce seulement le procédé d’écriture : la voix. Des amoncellement de voix chuchotantes, dans lesquelles il nous semble discerner des mots, se déplacent de part et d’autres du couloir comme un flux qui dessine un trajet. On imagine les silences comme des grands lacs et les temps de saturations du spectre comme de denses forêts. Certains appels de voix simulent l’écho produit dans une grotte.

Pour nous mener à sa fiction Terra Incognita révèle les propriétés physiques de l’espace, comme pour venir chercher le·la visiteur·e - auditeur·e là où il·elle se situe. D’une part, grâce à l’utilisation de la stéréo : nous donnant ainsi la longueur du couloir, la distance à traverser. D’autre part, avec un travail de persistance et de retenue de la voix, en utilisant la réverbe naturelle de l’architecture, ce qui nous permet de percevoir son volume. La pièce est enregistrée avec un couple de microphones binauraux qui a la spécificité d’être très proche de notre perception auditive humaine et spatialise notre écoute stéréophonique.

Comme une réalité augmentée, le travail narratif sonore vient apporter à cet espace de multiples couches de fiction. On est là, mais pas complètement. Le corps qui traverse le couloir, va et vient lui aussi. Il circule entre son présent et la terre inconnue. C’est à mon sens la fonction des silences : ils nous rappellent “vous êtes ici”. Dans un premier temps, la voix simule un trajet. On entend une voix-mouette, les chuchotements s’intensifient et deviennent les vents de haute mer. On nous déplace, comme si une entité géante mythologique soufflait sur les voiles du navire, pour nous mener là où on ne pense pas aller. Une respiration qui se coupe contracte l’espace. Sommes-nous arrivé.es ? Un premier mot est prononcé et répété : “inside”. La voix est humaine et probablement celle d’une femme mais son âge est incertain. “Inside”, la terra incognita est donc un territoire clos. La voix-multiple nous indique de part et d’autre “hic ! here !”, “Ici ! Ici !”. On est appelé à la suivre et le souffle nous fait entrer à l'intérieur.

La terra incognita est un corps. Les variations de voix, les changements de tessiture et les souffles nous font vivre la vastitude et les multiples cavités de celui-ci. Le territoire est un corps ou le corps est un territoire. “Hic sunt dracones” : “Ici sont les dragons” dit l’inquiétante voix qui mute de femme en bête. Cette formule était celle utilisée par les cartographes médiévaux pour indiquer des territoires inconnus et donc dangereux. L’inconnu comme un danger et ici : le danger est le corps-terra incognita. “Oh! she said” dit la voix, cette fois-ci calme. La femme désignée par ‘she’ n’a pas d’inquiétude. Le “oh” se transforme en chant puis redevient bête. La voix-multiple scande de nouveaux mots en un genre de latin artificiel : ‘hic sunt corpos femini’ - pouvant être traduit en ‘voici le corps de la femme’ - et suivi de ‘hic sunt monstrum incognita terum’ - ‘voici un monstre de ressorts inconnus’. La voix-multiple est inquiétante parce qu’elle utilise les artifices du monstrueux, que la culture véhicule comme dangereux. L’auditeure pense tout de suite à la sorcière. On imagine les parques shakespeariennes, fomantant nos destins.

Cette voix n’est pas dangereuse mais se fait, à mon sens, miroir de nos peurs. On comprend alors la portée politique de la pièce. Celle-ci met en exergue la stigmatisation patriarcale du corps de la femme. Le corps de l’Autre. Un corps qu’il faut maintenir comme inconnu et mettre au ban. Un corps qu’on écrit, dont on dessine les contours et que l’on donne à voir sans l’expérimenter. Les riches variations vocales de la pièce, contrecarre cette vision distancier du corps. Elles appellent justement à la multiplicité et la complexité de celui-ci. Il n’y a pas Le Corps mais des corps. Il n’est pas réductible en image ni stéréotypable. L’utilisation unique de la voix dans Terra incognita nous rappelle aussi que la voix, le chant, a été l’unique outil d’expression et de résistance des femmes pendant des millénaires et dans multiples cultures. Je pense notamment aux voix des esclaves noires américaines qui chantaient en collectif en cousant les quilts de leur maîtresse.

Claire Serres dans Terra Incognita n’échappe pas aux occurrences de son écriture et son unique façon de dire. Elle nous fait partager un temps d’écoute élastique, où la notion de durée nous échappe et entre autre grâce à des jeux d’arythmies narratives. Elle donne une lecture juste de l’espace réel, qu’elle sait transformer et faire muter en jouant sur les échelles micro/macro par de simples artifices - parler du soleil avec une ampoule ou bien, ici, de terres lointaines par deux enceintes stéréo. Elle nous propose, toujours et ici plus que jamais, une narration qu’elle expérimente et écrit avec son corps. Une narration-trajectoire, dotée d’éléments plastiques tant très figuratifs que complètement abstraits qui nous donnent la liberté de circuler entre les multiples couches de lecture, qu’elles soient politiques, sensibles, philosophiques ou dramatiques.

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C O R P S - S O N O R E * 2019
Entretien retranscrit (version longue) par Michèle Meunier @ Revue AREA printemps-été

M.M
Quelle a été votre formation ?

C.S
On a plusieurs formations dans la vie, mais dans la mienne, la plus institutionnelle, c’est celle de l’École des Arts décoratifs de Strasbourg (H.E.A.R) après le lycée, un parcours commun à beaucoup d’artistes de ma génération. Cependant, pendant mon adolescence j’ai étudié au conservatoire de musique, particulièrement l’opéra et la voix lyrique. Lorsque je suis entrée aux arts déco, je me suis vite dirigée vers un travail du son. Il y avait un groupe dans l’école qui travaillait autour de la radiophonie, de l’expérimentation, de l’enregistrement et de la spatialisation du son. Même si je viens de l’art visuel de façon culturelle, mon intérêt a toujours été porté par le son, la musique et l'écoute. A l'école, j’ai beaucoup travaillé le rapport à l’espace, à l'acoustique, pour comprendre comment le son circule physiquement, ce qui m’a permis d’être indépendante techniquement.

M.M
Et actuellement ?

C.S
Aujourd’hui je laisse un peu de côté la technique, et je reviens au corps et à la voix acoustique. L’école d’art m’a permis d’ouvrir mes champs sur les plans techniques et culturels, connaitre l’histoire de l’art, et surtout rencontrer plein de gens super… Et maintenant je suis en train de laisser ou de perdre ce que j’ai acquis. La formation est toujours en train de jouer.

M.M
On détricote pour mieux tricoter ?

C.S
C’est le travail artistique, c’est de l’ordre de la pratique, on est comme une grosse éponge, on mange beaucoup, puis ensuite on digère, on écoute nos désirs, on ajuste nos postures dans nos vie de femmes artistes... et on se rend compte qu'il reste toujours un certain nombre de choses à explorer avec nos corps sensibles, ce que j'appelle le "corps sonore". Je travaille aussi à la radio pour gagner ma vie toujours dans l’idée d’être autonome financièrement, pour ne pas passer mon temps à répondre à des commandes pour des institutions. J’aime beaucoup le monde de la radio, et particulièrement celui de la radiophonie expérimentale où je me sens plus à l’aise que dans le monde de l’art contemporain. J’ai besoin de savoir dans quel monde je m’inscris.

M.M
À la radio on est dans le présent …

C.S
Oui, dans le présent et le vivant. On acte pour entendre, on rencontre beaucoup de gens, on n’est pas seule, on est dans du bruit, quelque chose qui s’invente. Dans le rapport au son, il y a le rapport au mouvement, à l’écoute, et c’est tout cela qui est au cœur de ma pratique. Après mon école, j’ai pratiqué avec le collectif d’artistes PEZCORP, qu’on appelait plutôt une plateforme, une façon de vivre en communauté. Avec PEZCORP, on a partagé nos savoirs faire, on était une quinzaine de personnes. De ce réseau très large, on a tiré un petit sous-groupe dédié à la performance, composé de Valentine Siboni, Tatiana Karl PEZ et moi-même ; le projet « Cabaret Hors Champ ». C’est là que j’ai commencé à comprendre ce qui m’intéressait vraiment dans le champ de l’art, avant je testais beaucoup de choses; ça a duré 3 ans, on a performé dans beaucoup de lieux, rencontré différents publics. Cela m'a formé à l’autonomie, et m'a permis de voir dans quel monde je voulais évoluer.

M.M
Quels types de lieux recherchiez vous ?

C.S
Avec CHC, on a performé dans des anciens cinémas, dans des cabarets, dans la rue, on s’attachait au contexte. Le dispositif collectif qu’on inventait était très lié à l’histoire du lieu, c’est important, c’est comme ça que le corps s’installe dans l’espace. Il y a l’histoire du lieu avec mille filtres, on n’est pas forcément dans quelque chose de littéral. Par exemple pour l'évènement « Gymnase maximum » qui se déroulait dans un ancien gymnase, on a travaillé sur la discipline du corps... Ça a été 3 années d’aventures assez folles et puis ça s’est terminé en 2016, où là, j’ai eu un rejet du collectif.

M.M
La lassitude du groupe ou le besoin de se recentrer sur soi ?

C.S
Il me fallait trouver le courage pour faire seule, et finalement j’étais prête à être seule. J’avais compris mon corps collectif, ce qui est important en performance, comme j’avais pratiqué la musique en groupe, avec l’orchestre, en chorale, c’est tout un processus pour y trouver ma place. Maintenant j’ai envie de creuser des choses que je ne peux pas faire avec les autres.

M.M
Alors en travaillant seule, qu’avez-vous réussi à développer ?

C.S
En 2017-2018 je me suis lancée dans un projet, une petite boucle, que j’ai appelé « Cœur boucle cœur », où j’ai pu questionner cette notion de corps sonore, de caisse de résonnance et j’ai de plus en plus développé ma voix. Dans « Cœur boucle cœur » j’improvise une composition qui s’écrit en direct avec le bruit de mon corps, mes mouvements et ma voix. Je fais aussi sonner l’espace autour, jusqu’à créer une sorte de ritournelle. Pour moi le son vient principalement du corps, de la source présente, en direct. J’ai travaillé sur la notion de ritournelle, d’une chanson qui invente un territoire, ça vient de ce que Deleuze et Guattari dans « Mille plateaux » racontent comment avec le son, avec la voix, d’une façon esthétique, psychologique, et émotionnelle, on créer notre territoire propre en chantant. Mais il n’y a pas que Deleuze et Guattari qui nomment la notion de ritournelle, Esma la reine des Tziganes parle aussi de « l’espace du chant » propre à la culture nomade, à l’itinérance. Ce sont des choses très importantes pour moi ces territoires corporels, ces territoires sonores, peut être parce que j’ai une approche féministe là-dessus, je réfléchis aux espaces qui sont libres d’accès, à nos corps colonisés. Qu’est-ce qui est possible pour notre corps à nous ? Car on vit dans une société très sédentaire, sous contrôle, où il y a peu d’espace pour le mouvement et beaucoup de contraintes pour les femmes… Et du coup je ressens la nécessité d’ouvrir avec ma poésie à moi les champs de cette chanson.

M.M
Vous avez pu développer le champ de vos possibilités en étant seule ?

C.S
Avec le collectif j’avais travaillé des choses sur le plan politique, mais là j’ai pu développer des choses sur le plan de l’inconscient et aller plus loin dans le rapport au corps. La performance c’est un grand enjeu et je n’avais pas envie d’exposer des choses dans lesquelles je n’étais pas sûre et maintenant j’ai plus de maturité, j’ai plus la capacité de représenter les choses difficiles à nommer.

M.M
Avant, y avait-il des choses qui vous faisaient peur avec le corps ?

C.S
Bien sûr, dans la représentation d’un corps de femme, il y a toujours des connotations d'ordre politiques, j’ai toujours questionné l'intimité et la sexualité, comme beaucoup de performeuses, avec la question du genre aussi, et de la métamorphose... Comment on peut changer notre image, notre voix ? Pourquoi je suis dans cette image de femme, de jeune femme ? Je me cachais beaucoup dans le corps collectif, aujourd’hui je me cache moins, j’assume la sensualité, qui est la mienne, la violence, la sexualité qui est présente. Donc autant y aller, pousser l’émotion du plaisir, du désir, ce que j’acceptais difficilement chez moi et sans problème chez les autres. Ce déverrouillage n’a rien de thérapeutique, c’est surtout une connaissance de soi. Donc ça c’est toute une vie. Il y a un personnage que j’aime beaucoup qui vient de l’opéra baroque, le personnage de Didon, une figure de l’empowerment comme on dit en anglais, une figure de la réappropriation du corps et de l’espace, qui se bat avec les contraintes, une figure de reine qui a fondé Carthage, c’est un personnage qui fait partie de mon histoire choisie et non choisie.

M.M
Avec le sens du tragique ?

C.S
Oui, plus il y aura de tragique et en même temps de burlesque, plus je sais que les émotions seront avec moi !

M.M
Ce que vous faites ce n’est pas seulement pour vous, mais aussi pour un public, donc il y a interaction…

C.S
Il y a des performances qui se passent plus ou moins facilement avec le public, maintenant je suis beaucoup plus sensible à l’écoute, à ce que j’amène à un.e spectateur.ice, avec de la douceur par exemple ; quand j’étais plus jeune j’étais plus radicale, j’ai beaucoup performé dans la rue ou dans des contextes très spécifiques comme par exemple la Fac de médecine ou au Grand Palais pendant les « Nuits blanches »... Je luttais avec le contexte, avec une part de provocation. Les réactions m’ont appris à travailler. Ce qui est important dans la performance, car c’est un langage vivant qui n’arrête pas de se renouveler.

M.M
Vous travaillez beaucoup avant les performances ?

C.S
Je viens repérer le lieu, je travaille avec des clochettes, avec ma voix, pour checker s'il y a des résonnances naturelles ou si je dois m’amplifier. J’ai besoin d’une lecture du lieu pour savoir si je le comprends. Je travaille dans la pénombre. Après ça j’écris, je dessine une cartographie de l’espace et je réfléchis à là où je laisse le corps du/de la spectateur.ice. Je fais attention à ne pas fermer les yeux, je réduis ma perception visuelle pour que la vision soit au même étage que le sonore, que la peau, afin d’ouvrir tous les canaux. Il me faut être dans la globalité des sensations et des perceptions, pour que je sâche à quel moment l’écriture arrive, que tout soit bien coordonné. Le son, ce n’est pas que de la musique, c’est aussi une perception du corps qui me permets d’écrire plus vite et de me lier d’une façon plus personnelle à ce qui est autour de moi.

M.M
Est- ce qu’il y a des lieux que vous privilégiez ?

C.S
Pas particulièrement, car chaque lieu amène une relation et un comportement très contextuel... Performer sur le Périphérique parisien comme j'ai fait avec Cha Gonzalez (Porte de Montreuil, vidéo performance 2017), ce n’est pas comme performer sur une scène de théâtre ; de même il y a le contexte sociologique, ce que mon style, mon identité et mon corps renvoie à l'autre... Les lieux sont pleins de désirs. Le lieu dans lequel j’adore performer c’est le studio radio, assez confiné et en même temps super confortable, où on peut faire entendre des sons extrêmement légers comme la caresse d’une peau, où le son est diffusé partout sur les ondes, on peut aller très loin dans l’intime de la voix. De même internet, c’est un lieu proche de la radio, on est là et pas là, avec notre corps virtuel, c'est une autre qualité de présence. Mais l’extérieur me stimule, avec la rue où le son s’envole, je vais travailler différemment. À l’extérieur il y a plus de contraintes, les gens sont là et il faut bosser avec le flux, le bruit ambiant, il y a un rapport actions / réactions qui est très stimulant, même si c’est fatigant, j’adore ça. Je fais aussi de la scène, mais c’est un passage qui me permet de me poser, c’est un processus pour comprendre l’écriture. J’aime retourner dans certains lieux comme « La Marbrerie » parce que je l’ai apprivoisé, et que je peux y découvrir de nouvelles possibilités.

M.M
Mais vous travaillez aussi avec une partenaire ?

C.S
Même si je travaille principalement en solitaire, je performe avec Tatiana Karl Pez, on forme un duo depuis longtemps. Elle a une écriture très différente de la mienne, on travaille en miroir et on parle de ça. Cela fait travailler une autre énergie. C’est aussi un soutien. On improvise, on chante, on danse puis on trouve un geste, et les mots suivent.

M.M
Le futur, comment l’envisager ?

C.S
J’aimerais - de façon idéale - garder le plus de liberté possible dans le langage que j’invente, que ma perception/connaissance soit de plus en plus large pour l’ouvrir aux autres. C’est difficile avec les professionnels du monde de l’art qui considèrent que la performance est une forme marginale car elle n’est pas un produit à vendre. Mais il faut que je sois maline par rapport au marché de l’art, j’aimerai résister sans sacrifier mon corps, résister avec plaisir.

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C L A I R E - A R T I S T E - P E R F O R M E U S E - & - R A D I O - G I R L * 2018
Entretien d'Elsa Noyons @ podcast La Fertilité des Détours

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D O N N E R - C O R P S - A U - T E M P S * 2016
Texte de Jérôme Carrié sur la performance FAIRE LE SIÈGE @ la Fabrique CIAM de Toulouse - exposition cadence]s mars 2015

Dans sa performance intitulée « Faire le siège », lors de l'exposition Cadence/s à La Fabrique, Centre d'Initiatives Artistiques du Mirail à Toulouse, Claire Serres apporte son corps et s'installe dans l'espace. Préméditant minutieusement son action, l'artiste laisse néanmoins advenir l'imprévisible et le geste spontané. L'artiste performeuse actant, parlant et chantant, déploie une énergie corporelle autant brutale qu'animale pour créer une fiction aux accents fantaisistes.

Dans cette action non dénuée d'humour, Claire Serres élabore une attitude critique en détournant les normes et les codes de la sécurité. À la manière de Didon qui fit découper la peau de bœuf en lanières extrêmement fines pour fonder la ville de Carthage, l'artiste déploie son corps dans l'espace et étend son territoire au-delà des limites assignées.

Après avoir annoncé le contexte de son intervention au micro, s'être recouverte de multiples couches de vêtements de sécurité et avoir déambulé à l'extérieur du bâtiment, l'artiste termine sa performance en proposant une expérimentation vocale à travers un dispositif de déformation sonore. Du discours au chant, de la voix au son, de la mélodie au cri, les ressources musicales et sonores du corps constituent un élément récurrent qui offre la possibilité de dépasser contraintes, cadres et frontières.

Dans une sorte de corps à corps entre performance et œuvre plastique, son processus de création joue sur une dialectique de la présence et de l'absence. L'artiste compose des œuvres plastiques qui sont autant des traces de l'action que des empreintes et des fantômes du corps. Dans « Faire le siège », l'œuvre résultant de l'action constitue une sorte de mue ou de cocon, seconde peau laissée par l'artiste après sa métamorphose. L'œuvre diffusait selon un rythme aléatoire des enregistrements de la voix de l'artiste réalisés durant la performance. Tantôt parlante, tantôt chantante, cette voix donnait une existence physique à l'objet en gardant la trace vivante du souvenir. On pouvait y entendre ces mots : « Remember me ».

Comme dans ses actions, les objets produits par Claire Serres à l'issue de ses performances constituent des dispositifs protéiformes dans lesquels une multiplicité de références se croisent et coexistent. Surimpression temporelle, enchâssement, stratification de l'être-là et de la mémoire, tourbillon dans le flux du devenir, Claire Serres nous donne à percevoir pleinement le temps dans ses dimensions paradoxales. L'artiste utilise le son ou l'image vidéo pour créer des doubles immatériels de son propre corps. Entre visible et invisible, le corps de l'artiste, doté d'un don d'ubiquité - présent tout en étant ailleurs - est en quelque sorte mis en abyme dans l'espace et dans le temps à travers une multiplicité de sources visuelles et sonores. Par l'intermédiaire de ces prolongements techniques, l'artiste augmente les potentialités sensibles du corps et révèle le vivant. Elle se fait cyborg.

S'inscrivant dans le champ de la performance contemporaine, le travail artistique de Claire Serres est une critique des règles de production et de réception de l'œuvre d'art. Redéfinissant ses principes et ses finalités, il pose la question du rôle que peut jouer l'artiste dans l'espace social. Se composant dans l'hybridation de techniques diverses venant de l'histoire des formes esthétiques, des pratiques corporelles et des médiums technologiques, sa pratique à la fois conceptuelle et matérielle du corps engage une relation directe et réflexive avec le monde. L'artiste offre ainsi la possibilité de toucher à une forme d'incarnation et de sensualité.

Adepte de l'action comme forme, pensée et processus, Claire Serres brise le principe de la représentation et construit une œuvre où se mêlent les appropriations du monde contemporain et les références au passé le plus lointain. Du temps de l'instant présent au temps éternel des musées, du souvenir de l'action à la mémoire archéologique et mythologique, de la logique de l'éphémère au temps cyclique, l'œuvre de Claire Serres nous offre de faire poétiquement l'expérience d'un rituel magique qui ouvre une brèche dans la profondeur de l'histoire.

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